Chapitre 00 – Raymond

J’ai fait la connaissance de Samah à la Columbia University où je m’étais inscrit au cours de “creative writing” de SOA.

J’avais plusieurs travaux littéraires à mon actif, des critiques de livres et d’expositions dans des revues d’art, un CDD d’un an chez un grand éditeur parisien. J’avais aussi trouvé un éditeur pour mon “Autobiographie d’Ad Adams”, qui retraçe le parcours d’un musicien hard rock retrouvé mort dans une prairie des Hautes Alpes à la fin d’une rave party. Grâce à l’entregent de Norbert Raymond, qui avait été  mon professeur en Licence d’Arts Plastiques à Toulouse-Le Mirail, mon “Autobiographie d’Ad Adams” avait été publiée par les Edition Le Busca. Malheureusement ce livre, pas trop mal écrit, est resté confidentiel.

J’aurais voulu écrire un best seller qui assure mes fins de mois et me permette d’acheter un appartement cash. Ma soeur, chef de produit dans l’industrie pharmaceutique, venait de s’acheter à crédit à Montreuil une belle maison qu’elle avait aménagée en loft et qui donnait sur une grande cour avec deux marronniers. L’idée de m’engager à rembourser un appartement pendant trente ans ne me tentait absolument pas. Je m’étais donc lancé dans l’analyse des best sellers francais. Ma première surprise : je n’avais lu aucun des dix best sellers répertoriés sur Google. Mauvais départ ! Ils avaient pourtant été diffusés à des millions d’exemplaires. Sur Viabooks, on affirmait que le secret des best sellers tenait à la simplicité d’écriture et à un cocktail bien dosé d’émotions, de sentiments et de retournements de situations. Surtout, la production de best seller était toujours précédée par un long séjour aux USA. Aidé par mon parrain, je me suis donc décidé à investir dans un stage de création littéraire à New York. Il fallait trouver près de 25 000$ par semestre sans compter l’assurance santé et les frais de séjour. Heureusement, j’ai déniché deux sponsors en plus de mon parrain et reçu une toute petite aide de l’Université elle même.

Samah est venue un soir à la sortie d’une conférence chercher Mona Mouftah une de mes collègues en créative writing pour l’emmener diner. Samah était très jolie mais c’était un peu gâché par sa mauvaise mine: en plein hiver, les journées studieuses et le manque de soleil lui donnaient un teint jaunâtre. En passant près des deux filles dans le couloir, j’entendis qu’elles parlaient français et je m’introduisis dans leur conversation. Je n’avais pas réalisé jusque-là que Mona Mouftah parlait Français. Elle le parlait couramment avec un accent que je n’arrivais pas à identifier et qu’elle m’apprit être celui des milieux francophones du Caire.

J’étais dans une mauvaise passe. Je n’arrivais absolument pas à imaginer l’héroÏne de mon best seller. Ses traits fluctuants variaient d’un jour à l’autre et refusaient toute cristallisation. Je me sentais désespéré et mon mentor m’avait déjà suggéré deux fois de me tourner vers “creative non fiction” plutôt que de m’entêter à créer une fiction. Comme je ne faisais pas mine de m’éloigner, les deux filles m’ont proposé de me joindre à elles. Elles allaient retrouver des amis chez Ollie’s le chinois du coin de 116th et Broadway.

La plupart des amis de Samah et Mona, mais pas tous, étaient des chercheurs ou des conjoints de chercheurs en biologie. J’ai vite réalisé que Samah avait une position importante dans le groupe. Peut être que j’étais déjà en train d’en tomber amoureux. A la fin du diner je commençais à me dire qu’elle ferait une excellente héroine de best seller.

Deux jours après, je demandai à Mona les coordonnées de Samah et lui envoyai un message pour savoir si elle accepterait de me raconter sa vie : je voulais en inclure les péripéties dans mon futur best seller. Samah me répondit que sa vie manquait absolument de péripétie. Je finis cependant par être intégré aux sorties de Samah avec ses amis. J’obtenais parfois un court créneau au début pour poser mes questions ou, certains jours, elle se laissait aller à des confidences. Je suis plutôt beau mec. Jamais Samah n’a paru éprouver le moindre début d’attirance pour moi alors que j’en devenais inexorablement de plus en plus amoureux. D’habitude, je ne suis pas timide mais Samah m’intimidait. J’en étais réduit à épancher mon désespoir auprès de Mona que ça faisait plutôt rigoler. Je m’interrompis le jour ou je réalisai à l’air concentré de Mona que c’était moi qui allais bientôt me retrouver croqué dans son best seller avec mes jérémiades.

A mon retour en France j’ai trouvé un travail bien payé dans l’immobilier et épousé Christelle, une amie d’enfance. Un samedi matin la télévision était allumée, son coupé, en attente de l’émission favorite de Christelle. J’ai aperçu brièvement la photo de Samah derrière la présentatrice et me suis précipité pour monter le son. On parlait d’une découverte et de l’attribution à Samah d’un grand prix Européen qui récompense un jeune chercheur en début de carrière pour une avancée majeure dans un domaine scientifique ou médical. Le commentateur ajoutait que le prix serait utile à Samah qui montait son laboratoire à la Salpêtrière. J’ai passé mon dimanche à fouiller dans mes vieux papiers pour retrouver les notes que j’avais prises à New York. Ce ne sera peut être pas un best seller mais j’espère que la notoriété de Samah assurera un minimum de diffusion à sa biographie.

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