Chez nous, comme dans beaucoup de familles une morte trop aimée fait de l’ombre aux vivants. J’ai grandi en comparaison permanente avec la chienne du placard. Comme il y a 35 ans qu’elle est morte, ses défauts sont tous oubliés et Mamar ne se souvient que de sa sagesse, de sa beauté, du grand amour qui les liait et du chagrin de sa perte. Quand j’étais plus jeune Mamar disait plaisantant à moitié « La Puce était une princesse, mais Chtah est une voyoute ». Ça me vexait beaucoup.
Depuis quelques temps, je sens que j’accède moi même au rang de princesse. Avec l’âge je suis moins agitée et à force de vivre ensemble je peux anticiper ses moindres comportements, elle pareil. On se lance des regards de connivence et on se met à rire-frétiller toutes les deux.
La chienne du placard n’a pas disparu. J’ai bien vu l’autre jour que Mamar avait essuyé une larme en tombant sur un petit paquet de photos de La Puce. Alors j’ai posé la tête sur son genou en appuyant fort. Quand elle s’est penchée pour me caresser j’ai léché la larme sous ses lunettes. Eh Chtah ! je ne vois plus rien ! Elle a enlevé ses lunettes pour les essuyer et mis un petit baiser sur ma bouche. Elle était consolée.

